Accueil du site > Alerte et Plaidoyer > Obstruction congolo-africaine à l’enquête de l’ONU, le gouvernement Kabila (...)

Violation massive des droits de l’homme au Kasai

Obstruction congolo-africaine à l’enquête de l’ONU, le gouvernement Kabila cache mal sa responsabilité

Par FAUSTIN MBUSA, 26 JUIN 2017

La Croix-Rouge vient de découvrir 10 nouvelles fosses communes au Kasai, a fait savoir l’armée ce 26 juin 2017. Ce qui porte à 52 le nombre total des charniers identifés depuis le début de l’insurrection en août 2016. A qui peut donc profiter les crimes du Kasai que le gouvernement congolais veut à tout prix soustraire à l’enquête internationale voulue par l’ONU ? 3 383 morts au Kasai depuis septembre 2016, révèle une note technique de la Nonciature apostolique de Kinshasa, la représentation du "saint-siège" en RDCongo contre à peine 400 morts difficilement reconnus par le gouvernement congolais. Combien faudra-t-il des morts enfin pour que le gouvernement congolais soit sensible à la souffrance de son peuple ? S’il ne veut pas laisser les mains libres aux enquêteurs de l’ONU, il va de soi qu’il se reproche quelque chose qu’il voudrait bien cacher à la curiosité de ceux qui voudraient savoir ce qui se passe dans la région centre du pays de Lumumba. Etrange attitude au nom de la souveraineté. Bien plus, ce gouvernement se rappelle-t-il tout au moins que l’ONU y a perdu deux de ses experts : la suédoise Zaida Catalan et l’américain Michael Sharp en mars dernier ? Plus surprenante a été également cette curieuse solidarité africaine à l’égard de la RDCongo à Genève dans l’obstruction de l’enquête pour une si grave question des massacres perpétrés en partie par des forces régulières de la RDCongo à l’intérieur de ses frontières. Un très mauvais signal envoyé au monde par l’Afrique en général et par la RDCongo en particulier à propos des violations massives des Droits de l’homme et surtout quand il s’agit des massacres d’une si grande ampleur..

"L’enquête indépendante internationale sur les massacres dans la région du Kasai, n’aura finalement pas lieu" Il sera envoyé à la place, une mission d’experts de l’ONU . Quand ce communiqué est tombé le vendredi 23 juin à l’issue des discussions du Conseil des droits de l’homme à Genève sur la situation en RDCongo, très grande a été la déception des défenseurs et autres militants des droits de l’homme qui s’intéressent à la situation qui prévaut au pays de Lumumba.

Pas d’enquête internationale indépendante comme le souhaitaient l’Union Européenne, les Etats-Unis et bien sûr le Haut Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’homme, M. Zeid Ra’ad Al Hussein. Mais plutôt une simple mission d’experts qui viendra en appui technique et logistique aux enquêteurs congolais et régionaux. Les discussions ont achoppé sur la question de la souveraineté territoriale de la RDCongo qui voulait à tout prix avoir la main sur la fameuse enquête, considérant qu’une commission d’enquête internationale et indépendante ne pouvait pas opérer sur son territoire sans son aval. Si les autorités de la République Démocratique du Congo doivent diriger l’enquête alors que ses forces armées sont accusées d’avoir participé aux massacres du Kasai, elles apparaissent comme juge et partie. Par conséquent la crédibilité des résultats de l’enquête qui sera menée est déjà entamée.

Une résolution à portée réduite pour une enquête à minima

Après des débats houleux entre d’une part, les représentants des pays africains solidaires avec la RDCongo et les européens, les 47 membres du conseil des Droits de l’homme de l’ONU ont adopté le vendredi 23 juin une résolution qui "demande au Haut Commissaire aux droits de l’homme d’envoyer une équipe d’experts internationaux, y compris des experts de la région" pour enquêter sur les violations du droit international humanitaire dans les régions du Kasai". La résolution précise qu’après cette enquête , les experts onusiens devront soumettre leurs conclusions à la justice congolaise.

Pour pousser le cynisme jusqu’au bout, les autorités congolaises estiment que le mandat des experts se limitera à un appui technique et logistique aux enquêtes congolaises déjà en cours alors que le Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme espérait que ses envoyés puissent opérer librement. Les Etats Unis et l’Union Européenne n’ont as caché leur déception exprimée respectivement par leurs représentants au Conseil des droits de l’Homme à Genève. " Nous espérions que cette résolution serait plus forte" a déploré le diplomate américain, M. Jason Mack. Il en a été de même pour la représentante de l’Union Européenne, Mme Antje Leenderste qui a regretté de voir le consensus adopté par les 47 Etats membres "beaucoup plus faible que la position de départ qui consistait à ouvrir une mission d’enquête internationale et totalement indépendante". Le texte adopté parle d’une "enquête conjointe" menée avec les autorités congolaises.

Cela signifie que les experts de l’Onu seront marqués au pas par les services de renseignements congolais qui décideront des sites à inspecter. A cet effet, la déclaration de l’ambassadeur congolais à Gèneve M. Zenon Mukongo Ngay devant le conseil des Droits de l’Homme est éloquente : " le gouvernement congolais accepte d’accueillir sur son sol une équipe d’enquêteurs dans le but de faire la lumière sur les atrocités du Kasai, mais que cet appui sera technique et logistique. La justice congolaise gardera le leadership de ces enquêtes comme cela a été souligné dans le courrier du 9 juin dernier".

Une tentative d’obstruction qui consacre l’impunité face à l’ampleur des violences

La coalition africaine qui s’est constituée autour de la RDCongo pour réduire le périmètre de la mission d’enquête proposée par le haut Commissaire des Droits de l’Homme à Genève, a envoyé un message clair au monde entier. Quelle que soit l’ampleur des violations des droits de l’homme en Afrique, nous n’avons pas besoin des témoins. Or à en croire la note technique de la Nonciature apostolique de Kinshasa, les dégâts sont importants : 3 383 décès signalés, 30 fosses communes rapportées, 3 698 habitations privées détruites, 141 écoles catholiques endommagées ou fermées, 60 paroisses endommagées ou fermées, 31 centres de santé catholiques endommagés ou fermés, 20 villages complètement détruits dont 10 par les FARDC, 4 par les miliciens et 6 par des auteurs inconnus. Ces données qui proviennent des rapports de sources ecclésiastiques sûres à partir du 13 octobre 2016 ne seraient pas exhaustives, précise la haute hiérarchie catholique congolaise. Malheureusement certains témoignages des déplacés indiquent clairement que certaines exactions étaient commises par une milice appelée "Bana Mura" qui aurait été armée et organisée par les autorités congolaises. Sans oublier les autres forfaits attribués aux miliciens de Kamwina Nsapu. Combien donc faudra-il des morts congolais pour que le gouvernement Kabila soit sensible au malheur de son peuple ?

Une tentative d’obstruction à l’enquête qui rappelle Tingi-Tingi.

L’attitude du gouvernement Kabila à ne pas laisser les mains libres aux enquêteurs de l’ONU d’accéder au lieu des crimes n’est pas sans rappeler le tristement célèbre camp de Tingi-Tingi en province orientale. Ici périrent le 1er mars 1997, des milliers de hutu et des congolais au passage, sous les feux des éléments armés du Front Patriotique Rwandais(FPR). Environ 190 000 selon les estimations de Reed Brody, membre de la commission internationale des juristes, qui avait participé quelques mois après à une enquête sur ces massacres. Ces crimes contre les hutu ont été presque tolérés au nom d’une sorte de droit de poursuite tacite qui était reconnu aux Tutsi. Parce que la Communauté internationale n’avait pas réussi à mettre fin aux massacres des Tutsi en 1994 au Rwanda, perpétrés par des hutu extrémistes armés.

Par conséquent et dans le contexte de l’époque, les hutu, si pas tous, étaient frappés d’une sorte d’étoile de David de triste mémoire. Ils méritaient tous la mort, car présumés génocidaires. Même des enfants, des femmes et des vieillards, par solidarité avec leurs congénères génocidaires, auteurs des massacres. Or, précise Reed Brody, dans son interview du mardi 14 mars 2017 sur RFI, : " il y avait une toute petite partie qui était constituée des génocidaires. La grande partie de ces réfugiés était des civils hutu qui craignaient des représailles.(...) Nous on voulait accéder à Tingi-Tingi et aux autres sites des massacres. Le gouvernement Kabila a refusé. Il a fallu que Koffi Annan, l’ancien secrétaire général des Nations Unies insiste pour qu’on envoie 20 experts pour enquêter sur ces atrocités quelques mois plus tard. J’ai été personnellement objet de pressions du gouvernement américain qui voulait qu’on dise qu’on a fait notre enquête, mais sans descendre sur le terrain. Et donc on avait des pressions du gouvernement américain pour enquêter seulement là où Kabila voulait qu’on enquête".

Le pouvoir personnel des Kabila et leurs intérêts d’abord, le peuple congolais après.

Si Kabila père dit Laurent Désiré, protégeait à l’époque ceux qui avaient fait de lui Roi du Congo, à qui il devait son pouvoir, Kabila fils dit Joseph, s’emploie à bloquer cette enquête en vue d’assurer une impunité aux auteurs des violations massives des droits de l’homme au Kasai. Autant dire que ce climat de violences semble l’arranger pour justifier la pérennité de son pouvoir, sans élections. En outre, cette situation de terreur qui a l’air d’être entretenue, semble également l’arranger, dans la mesure où ses parrains ont besoin d’un pays déstabilisé pour mieux exploiter ses ressources naturelles dans cette confusion, sans témoins. Le silence amusé et indifférent du président Kabila face à ces atrocités semble conforter les conclusions de nombreux observateurs selon lesquelles seul le pouvoir et les intérêts de ses parrains compte avant ceux du peuple congolais qu’il est sensé protéger.

Le Glpic se félicite tout de même de la mise sur pied de cette mission d’experts malgré ses faiblesses.. Tout en regrettant la réduction de ses prérogatives, notre centre espère qu’elle permettra d’établir les responsabilités afin que les auteurs de ces massacres du Kasai soient sévèrement punis. Il serait également souhaitable que les droits des victimes soient pris en compte par des indemnisations symboliques pour apaiser les esprits afin qu’ils participent à l’avènement d’une paix durable en RDCongo.

Enfin, la pression des forces vives congolaises doit être maintenue sur les autorités congolaises afin que la lumière soit faite sur tous les massacres perpétrés au Kasai ainsi qu’à Beni dans la province du Nord-Kivu, la protection des citoyens et de leurs biens étant la première mission de tout gouvernement responsable.

Posted by Faustin Mbusa

GLPIC Advocacy Officer

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0